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Darija à l’enseignement préscolaire et primaire: Polémique insidieuse

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ecole-marocLa polémique suscitée par la proposition consistant en l’adoption de la langue maternelle -à savoir la darija- dans l’enseignement fondamental, les premières années du primaire, a pris une ampleur inattendue entre détracteurs et partisans, en tant qu’idiome et clé de réussite de l’enseignement au Maroc.

Le débat est, d’ores et déjà, lancé et chaque camp aiguise ses arguments. Faut-il, ou non, adopter l’utilisation de la langue maternelle dans l’enseignement préscolaire et primaire au profit des enfants au lieu de la langue arabe littéraire ? Pour les fervents défenseurs de l’arabe classique, ils avancent des arguments liés à la légitimité historique et religieuse de la langue. Dans l’autre camp, on soutient que l’enfant trouve des difficultés à communiquer avec l’enseignant qui fait usage d’une langue totalement différente de celle qu’il entend ou en usage chez soi.

Pour les uns, l’abandon de l’arabe littéraire dans l’enseignement est de nature à porter atteinte à l’identité arabe, voire islamique du pays. De surcroît, la constitution de 2011 énonce que l’arabe est la langue officielle aux côtés du Tamazight. Ils dénoncent au passage la présence de plus en plus envahissante du parler marocain dans le paysage médiatique, musical, etc. Cela s’ajoute aux bizarreries linguistiques qui s’installent imperturbablement dans l’affichage publicitaire urbain.

Pour les autres, ils recommandent de faire des langues maternelles dès le préscolaire puis dans les premières années du primaire la langue d’enseignement pour l’acquisition de savoirs, estimant que l’appel à l’utilisation du dialecte en enseignement vise à donner plus de rayonnement à cette langue comme c’est le cas dans d’autres pays arabes.

Après un démarrage polémique, le débat sur l’enseignement en darija a pris une tournure d’échanges d’idées, avec les interventions de penseurs connus tels que l’historien et écrivain, Abdellah Laroui. Pour ce dernier, agrégé de langue et civilisation arabe, l’appel à l’usage de la « darija » dans l’enseignement préscolaire est « une initiative superflue », puisque l’enseignant communique déjà avec l’enfant en dialecte durant les trois premières années d’enseignement. Les appels émanant du colloque organisé par la fondation Zakoura sont déjà applicables en réalité, avait-il martelé lors de l’émission « Moubachara Maakoum », diffusée dernièrement par la deuxième chaîne de télévision nationale « 2M ».

Répliquant aux propos de M. Laroui, l’acteur associatif et publicitaire, Noureddine Ayouch, avait estimé que la hausse des taux de déperdition scolaire parmi les élèves est due au fait que « l’école ne prend pas en considération la personnalité de l’enfant », plaidant pour une langue « médiane » entre le dialecte et l’arabe littéraire.

De l’autre côté, la possibilité d’envisager l’introduction de la darija dans l’enseignement sera confrontée à toutes sortes d’obstacles. A commencer par l’instauration de règles grammaticales et d’une orthographe digne de ce nom.

Pour les partisans de l’utilisation de la darija dans l’enseignement fondamental, on écrit, on parle l’arabe classique à l’école et à l’université, à la télévision, dans les conférences, mais pas dans la vie de tous les jours. Pour autant, la darija est-elle la solution au problème de l’enseignement ? Certes, l’arabisation irréfléchie des années 80 a montré ses limites. La baisse de la qualité de l’enseignement et la dégringolade du niveau des diplômés en est la fâcheuse conséquence. Rien d’étonnant que les étudiants ayant fait leurs études presque entièrement en arabe durant le primaire et le secondaire, trouvent toutes les difficultés du monde à opérer leur mise à niveau une fois arrivés à l’université. Il faut aussi voir si les pays arabes du Machrek qui ont mené une arabisation tous azimuts ont atteint un niveau d’enseignement performant. Sont-ils sortis de l’ornière de l’analphabétisme et du sous-développement pour autant ? En outre, on avance que la possibilité d’envisager l’introduction de la darija dans l’enseignement sera confrontée à toutes sortes d’obstacles, à commencer par l’instauration de règles grammaticales et d’une orthographe. Pour M. Laroui, l’enseignement en darija a pour objectif de miner l’unité nationale. L’écrit est différent de l’oral, soutient l’expert, mettant en garde contre le risque d’une balkanisation linguistique au Maroc, en défendant l’adoption d’un arabe simplifié en tant que moyen de transmission du savoir dans le préscolaire et les trois première années du scolaire. Pour Laroui, ceux qui lancent des appels en faveur de la darija sont victimes de confusion: D’un côté, il y a l’aspect technique éducatif, et dans ce cadre, ils ont raison de demander que la darija soit la langue de communication pendant les premières années de l’apprentissage à l’école. Et d’ailleurs cela existe, et là où ça n’existe pas, il faut l’instaurer, dans l’enseignement préscolaire et les trois premières années du primaire. Par contre, promouvoir la darija au-delà de ces années, en faire une langue écrite, qui produit de la littérature, ne se réalisera que dans un futur impossible. L’oral (darija) et l’écrit (arabe) ont chacun son territoire, il ne faut pas les mélanger. Il faut utiliser la darija dans tout ce qui est oral, tout ce qui relève de la communication, y compris les premières années de la scolarité, la chanson populaire, la comédie, la production télévisuelle, les dialogues au cinéma. Par contre, la darija ne peut s’élever au niveau de la production littéraire ou scientifique, a-t-il martelé. Des défenseurs de la darija disent que l’objectif n’est pas purement culturel mais qu’il est aussi social et politique, puisqu’il s’agit de réduire les inégalités sociales, l’analphabétisme et la déperdition scolaire, lutter contre les chaînes satellitaires obscurantistes etc. Alors que le débat sur l’utilisation de la langue maternelle dans l’enseignement préscolaire et primaire est amplifié par le net, par les réseaux sociaux, et par la tournure polémique qu’il a prise dans sa première phase, les échanges contradictoires deviennent si passionnels qu’ils rendent la visibilité brumeuse.

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